Le 30 octobre 1922, les militants fascistes du parti de Benito Mussolini célèbrent par une « Marche sur Rome » la nomination, la veille, de leur chef à la tête du gouvernement. C’est la première victoire d’un parti non-démocratique en Europe occidentale.

La « marche sur Rome » fut minutieusement préparée. On examina divers scénarios pour la concentration des « légionnaires », les itinéraires d’approche de la capitale et l’occupation par les fascistes des zones stratégiques de la péninsule. La « marche » proprement dite devait partir de trois points de rassemblement proches de Rome : Santa Marinella, Monte Rotondo et Tivoli. L’état-major et les réserves seraient installés à Perugia, et la date fixée était celle du congrès fasciste de Naples.

Quand les chefs quittèrent le siège du fascio milanais, via San Marco, où s’était tenue la réunion, Mussolini, que les réticences de certains de ses lieutenants avaient passablement irrité, déclara à Cesare Rossi, chef du fascio et l’un de ses rares confidents : « Il manque seulement les boutons de guêtre. Tu comprends. Mais oui, ils croient qu’il s’agit d’organiser une parade d’honneur. Ils disent que les uniformes ne sont pas prêts, voilà ! Et ils ne comprennent pas que si on laisse passer ce moment favorable, c’est fini pour nous. […] Si Giolitti revient au pouvoir, nous sommes foutus. Rappelle-toi au ‘à Fiume il a fait tirer au canon sur D’Annunzio. Il faut brûler les étapes . »

Le congrès du PNF, réuni à Naples le 24 octobre, fut à la fois une mobilisation générale des chemises noires – 40 000 miliciens en tenue affluèrent dans la ville pour accueillir le Duce – et une sorte de psychodrame destiné à impressionner la classe politique. Le matin, Mussolini prononça un discours au théâtre San Carlo, devant ses fidèles et devant un public où figuraient, à côté des militants fascistes, nombre de notables napolitains : préfet, représentants de la municipalité, députés et sénateurs des partis gouvernementaux, membres des professions libérales et des cercles industriels, intellectuels comme le philosophe Benedetto Croce, etc.

Mussolini rappela avec véhémence quelles étaient les revendications minimales des fascistes : réforme électorale et dissolution immédiate de la Chambre, suivie de nouvelles élections, et désignation d’un gouvernement dans lequel le PNF détiendrait les Affaires étrangères, l’Intérieur, la Guerre, la Marine et les Travaux publics. « Nous fascistes, s’écria-t-il, sous les vivats, nous n ‘avons pas l’intention d’aller au pouvoir par la porte de service ; nous fascistes, nous n’entendons pas renoncera notre droit d’aînesse pour un misérable plat de lentilles ministérielles. »

Dans l’après-midi, il passa en revue les légions, avant de prendre leur tête pour un défilé de plusieurs heures dans les rues de Naples et de prononcer une nouvelle allocution place du Plébiscite. Emporté par la liesse de l’auditoire, il lâcha enfin les mots que la foule attendait : « Ou bien on nous donne le pouvoir, ou bien nous descendons sur Rome » « A Rome ! », reprirent en écho congressistes et représentants du fascisme napolitain, ces derniers – pour une bonne part de forte conviction monarchiste – mêlant à ce cri celui de « vive le roi ! », ce qui eut pour effet de profondément irriter Mussolini.

Le soir même, les chefs fascistes se retrouvèrent à l’hôtel Vesuvio pour une ultime mise au point. Il fut décidé que l’action commencerait le 27 octobre à minuit, et que l’assaut contre la capitale aurait lieu le 28. Puis Mussolini regagna Milan, moins par prudence, comme on le dit généralement (Milan est à moins de trois quarts d’heure de voiture de la Suisse), que pour afficher symboliquement sa puissance, au cœur de la principale métropole industrielle du pays : là où se trouvaient les plus fidèles de ses partisans et surtout son journal, le Popolo d’Italia, principal instrument depuis huit ans de son ascendant sur les masses italiennes. Et aussi parce que, chef du fascisme politique et parlementaire, il entendait donner à son action un caractère légaliste qu’elle n’aurait pu conserver s’il avait lui-même pris la tête des chemises noires.

Pendant ce temps, De Vecchi, Grandi (le ras de Bologne) et Costanzo Ciano, le père du futur gendre du Duce, rejoignaient la capitale pour surveiller la situation et prendre contact avec Salandra, qui allait être chargé de transmettre au roi l’ultimatum de Mussolini : démission de Facta ou mise en route des légions fascistes.

Le 27 dans l’après-midi, Mussolini tenta une fois encore de louvoyer : il ordonna aux quadriumvirs de surseoir à l’opération et ces derniers prirent en effet des dispositions en ce sens. Mais il était trop tard pour arrêter la machine. Plusieurs dirigeants locaux du fascisme avaient anticipé sur l’horaire fixé lors de la réunion de Naples. A Pise, les squadristes s’étaient rendus maîtres des objectifs qui leur avaient été désignés. A Crémone surtout, Roberto Farinacci avait, dès le début de l’après-midi, engagé la bataille. Lorsque le motocycliste porteur des consignes de l’état-major fasciste était arrivé dans la ville, il avait trouvé celle-ci à feu et à sang : les miliciens avaient occupé la préfecture et les heurts avec les antifascistes avaient fait des morts et des blessés.

L’heure n’était plus aux atermoiements. Mussolini, après avoir été difficilement joint au théâtre Manzoni, à Milan, où il cherchait à afficher une sérénité sans faille, se rendit au siège du journal pour suivre l’évolution de la crise. La « marche sur Rome » avait commencé.

En fait, la « marche » elle-même ne fut que l’une des actions, la plus spectaculaire sans doute, la plus chargée de sens également, mais certainement pas la plus efficace, menées à partir du 27 octobre à minuit par les chemises noires. Le plus important, ce fut en effet ce qui se passa dans les villes où les squadristes vinrent prendre position devant les préfectures, les commissariats de police, les gares, les centraux téléphoniques, etc., et engagèrent des négociations avec les autorités civiles et militaires. Rares furent les cas où, comme à Ancône, Vérone et surtout Bologne, l’armée résista. Ailleurs, il y eut bien un ou deux jours d’hésitation, durant lesquels miliciens et soldats se trouvèrent face à face, dans l’attente d’une décision au sommet. Mais la crise ayant trouvé une issue politique, on resta l’arme au pied, jusqu’au moment où Mussolini ordonna la dispersion.

Quant aux colonnes qui devaient converger vers la ville, elles ne rassemblaient tout au plus que 26 000 hommes, équipés médiocrement. On était loin des « 300 000 de la marche sur Rome » qu’exaltera plus tard la mythologie fasciste. Les vivres manquaient. L’enthousiasme des légionnaires avait été rafraîchi par les trombes d’eau qui n’avaient cessé d’accompagner leur progression. Face à ces troupes clairsemées que conduisaient les quadriumvirs, le général Pugliese, qui commandait la garnison de Rome, disposait de 28 000 hommes pourvus d’armes lourdes. De l’avis général, l’entreprise était militairement un échec et, dans la plupart des villes investies par les fascistes, un ordre énergique pouvait encore tout sauver.

Mais pour Mussolini, la mobilisation et la mise en branle des légions fascistes n’étaient pas destinées à prendre d’assaut le pouvoir. Il s’agissait essentiellement de faire pression sur ce qui subsistait d’autorité dans le pays pour que l’État libéral lui cède la place, sans violer trop ouvertement la légalité.

D’avance la partie était gagnée auprès d’une large fraction de la classe politique. Pour ceux qui, dans de nombreux cercles dirigeants, avaient déjà choisi la solution Mussolini, il importait seulement de préserver les formes légales tandis que, sur le terrain, ou dans la coulisse, les fascistes et leurs alliés livraient l’ultime bataille. Au dernier moment, la résistance de Facta manqua toutefois de faire échouer le plan des partisans d’un gouvernement à poigne. Mais, circonvenu par Salandra, par le nationaliste Federzoni, par certains membres de la cour et surtout par de prestigieux chefs militaires, le général Diaz et l’amiral Thaon di Revel, le roi refusa de signer le décret instaurant l’état de siège.

Craignant pour sa couronne, et bien qu’il n’eût pour le Duce aucune sympathie, il préféra à l’épreuve de force la solution que proposaient De Vecchi et les dirigeants nationalistes, et qui avait le soutien des milieux d’affaires, des militaires et de la droite libérale : un gouvernement Salandra à participation fasciste.

Il est clair que la majeure partie de la classe dirigeante se serait accommodée d’une telle solution. Par ce biais, elle pensait pouvoir garder en main les leviers de commande et intégrer le fascisme en apprivoisant son chef. Mais, déjà, Mussolini s’était employé à faire monter les enchères. Le 28, en début d’après-midi, il reçut un appel de Rome : Salandra lui proposait le portefeuille de l’Intérieur. Il refusa. Dans la nuit, Salandra dut renoncer à réunir une équipe ministérielle sans Mussolini. Il reçut en effet une pluie de télégrammes émanant de représentants de milieux d’affaires qui avaient fini par pencher en faveur du Duce après avoir épuisé toutes les autres solutions.

Le 29 au matin, le roi Victor-Emmanuel III convoqua au Quirinal* De Vecchi, Grandi et un autre dirigeant fasciste, Polverelli. Il leur annonça qu’il avait décidé de confier au Duce le soin de constituer un gouvernement, et il leur demanda de contacter aussitôt celui-ci pour lui faire part de sa proposition. Mussolini, joint à son journal, répondit : « Noir.sur blanc. Que l’on m’envoie un télégramme. Dès que je l’aurai reçu, je partirai aussitôt en avion. » Signé de l’aide de camp du roi, le télégramme arriva une demi-heure plus tard. Mussolini était en compagnie de son frère. Il déchira l’enveloppe, lut le message, se leva et, se tournant vers Arnaldo, il lui dit en dialecte romagnol, la voix brisée par l’émotion : « Se a i fossé ba ! » (« Si papa était là ! »).

Après ce moment de jubilation intense, Mussolini décida de prendre son temps, de manière à montrer de quel côté penchait le rapport de forces. Lorsqu’il arriva finalement à la gare, pour monter dans l’express de nuit, le Tout-Milan fasciste l’attendait pour l’acclamer. Le train arriva à Rome le 30 octobre, vers 10 h 50. Une demi-heure plus tard, Mussolini se présentait devant le roi en chemise noire. Victorieux sur le terrain politique, il tenait à maquiller son succès en pronunciamiento. Pas seulement par goût du geste théâtral, mais parce qu’il fallait apparaître aux yeux de l’opinion comme le sauveur de l’Italie, le vainqueur d’une lutte impitoyable contre le bolchevisme. Sans doute aussi pour satisfaire la susceptibilité des ras squadristes, mobilisés à grand bruit pour un combat gagné d’avance, et qui réclamaient une place d’honneur dans la cérémonie du triomphe. Un peu gêné quand même de se trouver en tenue de milicien devant le souverain venu l’accueillir pour lui confier la direction des affaires, le Duce bredouilla : « Que Votre Majesté excuse ma mise, mais j’arrive tout droit de la bataille, qui s’est heureusement déroulée sans effusion de sang. »

L’après-midi, Mussolini retourna au Quirinal pour présenter à Victor-Emmanuel la liste de son gouvernement. Cette fois, il respecta scrupuleusement le protocole vestimentaire, lequel exigeait le port du frac, du pantalon rayé et du chapeau haut-de-forme. Le roi approuva le soir même la composition du nouveau ministère, et le lendemain matin à 10 heures il reçut le serment des membres du gouvernement. Il ne restait plus au fondateur des fasci qu’à associer à la fête les chefs du squadrisme, en autorisant leurs hommes, jusqu’alors bloqués dans des chemins de fer aux portes de Rome, à entrer dans la ville pour y défiler.

Pendant plusieurs heures, les chemises noires allaient tenir la rue. Après avoir été passés en revue par Mussolini à la villa Borghèse. Puis salués par le roi devant le Quirinal, les fascistes se livrèrent à leurs violences habituelles. Les journaux de l’opposition furent pris d’assaut : il Paese, qui cessa de paraître, L’Epoca, Il Comunista, où furent molestés plusieurs journalistes, parmi lesquels Palmiro Togliatti, l’un des fondateurs du parti communiste italien. Dans le quartier ouvrier de San Lorenzo, il y eut 7 morts et une vingtaine de blessés.

Les fascistes avaient montré leur force. Mais le soir même, le Duce se rendit en personne à la gare pour s’assurer que ses légionnaires étaient bien en train de quitter la ville. La « marche sur Rome » était terminée. Mussolini, devenu à trente-neuf ans le deuxième personnage de l’État, était le plus jeune Premier ministre que l’Italie ait connu, celui d’autre part dont l’extraction populaire était la plus affirmée. Entre le congrès socialiste de Reggio nell’Emilia en 1912, qui avait vu le bouillant maître d’école romagnol surgir sur le devant de la scène politique, et le serment prêté devant le roi en cette fin d’octobre romaine, il ne s’était guère écoulé plus de dix ans.

Charles Dimalty 

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