Dans un pays comme le Mali, l’option du confinement pour lutter contre la pandémie de coronavirus a été, jusque-là, écartée. La peur « ne s’est pas encore emparée de Bamako : les verres de thé continuent d’être partagés, les mains de se serrer. Dans les bus et taxis collectifs, les clients se serrent toujours les uns contre les autres », observait l’AFP le 23 mars 2020, citée par franceinfo Afrique. D’autres pays africains ont pris des mesures de prévention. Le confinement a ainsi déjà été instauré au Rwanda, en Tunisie, à l’île Maurice, en Afrique du Sud, dans certaines régions d’Algérie, dans des grandes villes comme Lubumbashi, capitale économique de la RDC, Antananarivo, capitale de Madagascar, et Toamasina, 2e cité la plus importante de la Grande île. Mais l’instauration de telles mesures sur le continent, notamment en Afrique subsahélienne, peut s’avérer très complexe. L’éclairage de Yannick Jaffré, anthropologue de la santé.

Des passants se protègent pendant une opération de désinfection contre le coronavirus sur un marché d\'Accra (Ghana) le 23 mars 2020. 
Des passants se protègent pendant une opération de désinfection contre le coronavirus sur un marché d’Accra (Ghana) le 23 mars 2020.  (NIPAH DENNIS / AFP)

Franceinfo Afrique :comment jugez-vous la progression du coronavirus en Afrique sahélienne ?

Yannick Jaffré :
 je pense qu’il faut considérer les caractéristiques propres des sociétés qu’on y trouve. Notamment une urbanisation extraordinairement rapide et très peu maîtrisée. Une population jeune : 45% de la population a moins de 15 ans. Un taux d’alphabétisation assez faible.

Vous parliez à l’instant de l’urbanisation…

Les villes connaissent un développement très important, inégal et très peu géré. On peut trouver de belles maisons avec le confort à l’européenne. Mais aussi tout un système de concessions avec des espaces ouverts, en l’occurrence une cour, où vivent des familles très nombreuses. Avec souvent, aussi, un seul point d’eau et une latrine (ou tout au plus deux). 

En France, une unité de résidence comprend en général une famille de quelques membres avec des aires fonctionnelles : on se lave dans un endroit, on mange, on dort dans d’autres lieux dédiés. En Afrique, l’unité de résidence comprend donc une très grande famille. Dans bien des concessions, on superpose les activités dans un même endroit. La vie y est très intense : on dort, on se lave, on prépare la cuisine, souvent à même le sol, on mange avec la main. Tandis qu’une chèvre passe, les enfants jouent dans la cour… Dans le même temps, il est impossible de stocker de nombreux aliments et l’on fait le marché au jour le jour. Dans ce contexte, si des mesures de confinement sont prises, elles vont être difficiles à appliquer.

Vous évoquez aussi le taux d’alphabétisation…

Celui-ci est très variable selon les pays. Mais on pense qu’en Afrique de l’Ouest, environ 40% de la population parle vraiment français. La plus grande partie des populations s’exprime dans les nombreuses langues parlées en Afrique subsahélienne. Bien sûr, toutes ces langues expriment la maladie. Mais les écarts de traduction et d’interprétation peuvent être importants. Cette situation linguistique doit être analysée et prise en compte parce qu’elle peut poser problème pour des messages de prévention. 

Zone d\'habitation à Abidjan. Photo prise le 20 mai 2015.
Zone d’habitation à Abidjan. Photo prise le 20 mai 2015. (ISSOUF SANOGO / AFP)

En France, dans un univers globalement unilingue, le terme « grippe » est souvent rapproché de « simple rhume », ce qui a des conséquences pour la vaccination. En Afrique, ces processus sont plus marqués dans la mesure où les langues africaines, pour des raisons historiques, n’ont pas véritablement un lexique médical « scientifique ». Il peut, de ce fait, y avoir une grande distorsion entre un message médical préventif et la manière dont il reçu par les diverses populations. Ce qui introduit parfois des approximations et des équivoques, notamment chez les personnes les plus démunies. 

Par exemple, en bambara, le terme VIH a parfois été interprété, au début de l’épidémie, comme une « maladie qui rend jaune » (« sayi »). Une maladie que les populations croyaient connaître. De la même façon, la traduction du terme « tuberculose » par « simple toux » peut inciter des malades à se rendre chez des guérisseurs supposés guérir ces symptômes en trois jours… Ces malades espèrent un traitement « miracle », peu cher et compréhensible. Ils peuvent ainsi être victimes de vendeurs de faux médicaments, les « médicaments par terre ». Cette situation risque de se retrouver pour le coronavirus. Par exemple, en bambara, le mot « virus » peut se traduire par un néologisme signifiant « graine de maladie » (« banakise »). Comment les populations et divers guérisseurs vont-ils s’approprier ces termes mêlant des éléments locaux et scientifiques? On ne le sait pas ! 

Etalage de médicaments contrefaits sur un marché d\'Abidjan (le 14 juin 2007)
Etalage de médicaments contrefaits sur un marché d’Abidjan (le 14 juin 2007) (ISSOUF SANOGO / AFP)

Par ailleurs, sans doute faudra t-il aussi, pour certains pays, tenir compte des mémoires populaires autour d’Ebola, voire des épidémies de choléra ou de méningite. De la même façon, il faudra tenir compte de la gestion de ces épidémies par les pouvoirs publics. Tout cela déterminera largement la manière dont le coronavirus va être compris par les populations et quelles pratiques préventives seront mises en action. D’autant que les plus pauvres seront ceux à qui l’on demandera le plus d’efforts : rester confiné nombreux sur une surface réduite, subsister sans réserves de nourriture, trouver de l’argent chaque jour…

Au-delà, qu’en est-il des systèmes hospitaliers ?

Il y a une différence entre la France et les pays africains dans la capacité des services de santé à accueillir des populations malades du coronavirus. En France, l’hôpital est d’abord un lieu technique. En Afrique, il fonctionne très largement avec les familles qui sont ainsi des aidants. Celles-ci y amènent les draps depuis chez elles, elles les lavent. Comme elles peuvent aussi laver les corps. Elles font la cuisine à l’intérieur des établissements hospitaliers. On y trouve donc toute une vie sociale où les proches des malades ont un rôle. Dans ce contexte, l’adoption de mesures de confinement risque, là encore, d’être extrêmement difficile.

Cela risque d’être d’autant plus compliqué que l’hôpital peut aussi être un espace religieux. On y organise des prières collectives et un soignant quitte parfois son service pour s’y rendre. Si l’espace médical doit être propre, l’espace religieux doit être pur. Au Bénin, par exemple, on peut ainsi voir des officiants qui nettoient les visages des participants, mais en n’utilisant qu’une seule serviette.

Dans le même registre, il faut tenir compte des très grandes cérémonies funéraires dans les pays côtiers : Côte d’Ivoire, Ghana, Bénin, Togo… Ces cérémonies, pour lesquelles on dépense beaucoup d’argent, ont une grande importance. On prend le corps du défunt, on le promène dans la ville pour une dernière rencontre avec ses amis, pour clore ses relations sociales. On chante, on danse. Empêcher, de telles cérémonies, c’est possible. Mais dans ce contexte, on ne sais pas quelle sera la réponse des populations…

Chercheur au centre de recherche clinique universitaire à Bamako, capitale du Mali, le 19 mars 2020. \"A Bamako, Niamey, il y a des gens admirables, des médecins et d’autres professionnels aux formations très pointues\", observe l\'anthropologue Yannick Jaffré (CNRS).
Chercheur au centre de recherche clinique universitaire à Bamako, capitale du Mali, le 19 mars 2020. « A Bamako, Niamey, il y a des gens admirables, des médecins et d’autres professionnels aux formations très pointues », observe l’anthropologue Yannick Jaffré (CNRS). (MICHELE CATTANI / AFP)

Pour en revenir aux systèmes de santé, peuvent-ils tenir le choc en cas d’expansion foudroyante de la maladie ?

Effectivement, les système de santé des pays subsahéliens sont faibles. Pour autant, c’est un cliché touristique de le dire. Mais l’Afrique est une terre de contrastes ! D’un côté, il y a cette urbanisation non maîtrisée, la pauvreté… Mais dans les hôpitaux, par exemple à Bamako, Niamey, il y a des gens admirables, des médecins et d’autres professionnels aux formations très pointues, aux compétences fortes et brillantes. Ils sont en capacité pour gérer la maladie. On l’a vu au moment de la crise d’Ebola.

Yannick Jaffré est directeur de recherche émérite au CNRS et directeur scientifique du Groupe interacadémique pour le développement (GID)

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